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« La recherche est ce qui donne du sens à l’injustice qu’est la maladie »
Médecin pathologiste, professeure ordinaire à la Faculté de médecine de Genève, cheffe du Service de pathologie clinique et cheffe du Département diagnostique des HUG, Laura Rubbia-Brandt incarne une trajectoire hospitalo-universitaire exigeante, construite sur l’articulation entre clinique, recherche, enseignement et responsabilités managériales. Engagée de longue date dans la recherche translationnelle sur les maladies du foie, elle défend une vision de la recherche ancrée dans l’observation des patientes et des patients, portée par la persévérance, la curiosité et le travail d’équipe.
Quel a été votre parcours professionnel ?
Mon parcours s’articule autour de quatre piliers qui structurent encore aujourd’hui mon activité : la médecine, la recherche, l’enseignement universitaire et la direction hospitalière. Je suis médecin pathologiste de formation, discipline qui établit le diagnostic des maladies et étudie leurs causes. Très tôt, j’ai choisi une carrière hospitalo-universitaire afin d’associer médecine et recherche. J’ai été parmi les premières à réaliser une thèse de science appliquée aux médecins. Mon activité s’est rapidement orientée vers les maladies du foie et la médecine hautement spécialisée, notamment dans le contexte du développement de la greffe hépatique à Genève. En 2007, j’ai été nommée Professeure ordinaire à la Faculté de médecine, et je suis également devenue cheffe du Service de pathologie clinique, qui compte environ 130 collaboratrices et collaborateurs. Par ailleurs, je suis cheffe du Département diagnostique depuis 2017. Ces quatre dimensions s’entremêlent au quotidien et participent toutes à la mission hospitalo-universitaire des HUG, qui combine soins, formation de la relève et innovation.
Comment votre activité de recherche s’inscrit-elle dans votre pratique clinique ?
Mon activité de recherche est essentiellement translationnelle : elle part d’une question clinique pour mieux comprendre les mécanismes de la maladie. Un premier axe majeur de mes travaux a concerné l’hépatite C, à une époque où les traitements étaient limités. Nous cherchions à comprendre comment le virus provoque des lésions chroniques du foie. Un second axe important porte sur le cancer du côlon et ses métastases hépatiques, notamment les effets toxiques des chimiothérapies sur le foie. Pour moi, la recherche est une prolongation naturelle de la pratique clinique : elle permet de transformer les interrogations rencontrées au quotidien en connaissances utiles au service des patientes et patients.
Vous collaborez avec de nombreux groupes de recherche. Quel est votre rôle dans ces dynamiques collectives ?
La recherche hospitalo-universitaire repose sur l’intelligence collective. Je travaille avec de nombreux groupes de recherche, au sein des HUG ou de l’Université, sur des thématiques telles que les maladies du foie ou le développement du cancer hépatique. Je collabore également avec des équipes travaillant sur les conséquences hépatiques du surpoids et de l’obésité, une problématique de santé publique majeure. Au cours de ma carrière, ma place dans la recherche a changé. J’ai longtemps été en première ligne, comme auteure principale et porteuse de projets. Aujourd’hui, je suis davantage dans une fonction de mentorat et de supervision, en accompagnant les jeunes chercheuses et chercheurs dans leurs projets. La recherche est ainsi devenue un espace de transmission autant que de production de connaissances.
Quels sont les grands défis actuels de la recherche ?
L’un des principaux enjeux est de garder un cadre stimulant et facilitateur, et de renforcer les interfaces entre les HUG, l’Université de Genève et l’EPFL. Nous avons la chance exceptionnelle de disposer de ces trois institutions dans un périmètre très proche, qui inclut aussi le CHUV et l’UNIL. Le défi consiste à faciliter et valoriser ces collaborations, à créer un véritable écosystème lémanique de recherche. Je souligne également l’importance croissante des approches interdisciplinaires, notamment avec la bio-informatique, les sciences des données et le cadre éthique qui s’applique à leur utilisation. La valorisation de parcours hybrides, associant médecine, informatique ou ingénierie, constitue selon moi un levier majeur pour l’innovation médicale. Un autre défi majeur concerne le temps et les ressources. La recherche se complexifie, tandis que les contraintes financières augmentent. Il devient de plus en plus difficile de dégager du temps et de mobiliser des financements, ce qui pose aussi la question de l’attractivité de la recherche pour les jeunes générations. Notre responsabilité est de transmettre la passion pour la recherche et de leur donner des perspectives de carrière.
En 2025, vous avez été nommée comme membre honoraire de l’Académie des sciences médicales suisse. Que cela représente-t-il pour vous ?
Cette nomination a suscité une profonde émotion par la reconnaissance de l’ensemble de ma contribution professionnelle en recherche et en innovation, dont le déploiement du tout numérique et de l’IA en pathologie. Elle fait écho à un parcours construit sur la durée, marqué par la patience et la persévérance. Dans un monde de la recherche paradoxalement très conservateur, certaines découvertes ont été longues et difficiles à faire accepter, précisément parce qu’elles remettaient en question des idées établies. Les résultats les plus novateurs sont parfois les plus difficiles à publier. Ce travail de longue haleine a néanmoins permis de faire évoluer les pratiques cliniques et d’intégrer certains résultats dans des recommandations nationales et internationales.
Quel est le moteur de votre engagement ?
La curiosité, l’envie de relever des défis et l’importance des valeurs. La recherche permet de rendre la lutte contre la maladie moins vaine. Il n’y a rien de plus injuste que la maladie, et la recherche est ce qui peut donner du sens par ses avancées significatives. C’est aussi pour moi une source de satisfaction et un message important pour les générations suivantes de démontrer qu’un parcours hospitalo-universitaire aussi exigeant est possible sans sacrifier sa vie personnelle. Au-delà de ces aspects, mon moteur principal a toujours été le besoin de m’engager. À cela s’ajoutent les rencontres humaines, qui comprennent les mentors que j’ai eus, les collègues avec lesquels j’ai travaillé et les équipes que j’ai accompagnées. La recherche n’est jamais une aventure solitaire, mais une aventure humaine.